Les Ursulines en Franche-Comté et en Suisse

lundi 30 janvier 2006
par  JML

Voir quelques images de la congrégation des Ursulines en Franche-Comté et en Suisse


 Les Ursulines : une congrégation de religieuses en Franche-Comté et en Suisse

Par Jean-Luc Wermeille de Saignelégier

Document extrait de la revue de l’ASPRUJ « L’Hôtâ »


 De Dole à La Maison-Rouge en passant par Porrentruy et Saint-Hippolyte !

Sainte Ursule, considérée comme la protectrice des jeunes filles, était très populaire autrefois. Plusieurs congrégations féminines différentes portent ainsi le nom d’Ursulines. En Franche-Comté et en Suisse, les communautés de cet ordre se rattachent à la maison fondée à Dole en 1606 par une noble native de Dijon, Anne de Xainctonge (1567-1621). Cette femme se battit contre la société de son temps afin de pouvoir fonder une congrégation féminine qui ne soit pas cloîtrée. La vocation première des Ursulines de Dole est de tenir des écoles de filles. A l’époque, leur instruction était très négligée. C’est donc un idéal tout à fait novateur qui a animé la fondatrice de ces religieuses enseignantes.

Dès le début, la congrégation nouvelle a du succès dans le diocèse de Besançon et, après Dole, des écoles s’ouvrent dans les villes de Vesoul, Besançon, Saint-Hippolyte, Arbois, Ornans, Pontarlier, Clerval... Après Saint-Hippolyte en 1617, des Ursulines de Dole arrivent à Porrentruy en 1619 à la demande du Prince-Évèque de Bâle. En 1634, des Ursulines de Porrentruy s’installent à Fribourg en fuyant la Guerre de Trente Ans. Des maisons s’ouvrent également à Lucerne (1659) et à Brigue (1661). Entre 1667 et 1673, des Ursulines de Saint-Hippolyte se réfugient à Delémont, où elles tiennent les classes. La ville voudrait les voir rester. Le Prince- Evêque n’y voit qu’un inconvénient. Ces religieuses sont étrangères. Finalement, en 1698, un compromis est trouvé et quatre Ursulines de Porrentruy arrivent à Delémont. A la même époque, les Ursulines de Saint-Hippolyte deviennent propriétaires du domaine de La Maison-Rouge...

 Un XVIIIe siècle prospère

Après ces nombreuses fondations au cours du XVIIe siècle, la période qui suit s’annonce comme une ère de prospérité pour les Ursulines. Les postulantes sont le plus souvent issues de familles aisées. Ce sont les filles des notables et des riches paysans de la région. En entrant dans la congrégation, généralement entre 15 et 25 ans, elles versent une dot, Elles mènent une existence probablement modeste et laborieuse. Par conséquent, les communautés d’Ursulines ont tendance à s’enrichir.

Au XVIII, siècle, les Ursulines achètent de nombreux domaines agricoles, notamment en Ajoie et dans les Franches-Montagnes. Dans ce dernier bailliage, les fermes leur appartenant sont situées principalement dans la communauté des Bois. A la fin du XVII, siècle, elles acquièrent des terres aux Prailats et le domaine de La Maison-Rouge. En 1707, elles achètent Le Cerneux-de-la-Pluie. Vers 1741, les religieuses deviennent propriétaires des terres de Jean Pierre Cattin à La Vanne, près de Biaufond. En 1747, on mentionne des biens au Cerneux-Godat et au Cerneux-au-Maire, et en 1749 à la Large-Journée et au Boéchet. En 1755, les Ursulines possèdent une maison à La Combatte-du-Pas.

Les Ursulines deviennent pour ainsi dire la « banque » des Francs-Montagnards. Elles acquièrent parfois des terres lorsqu’un débiteur, ayant hypothéqué sa ferme, ne peut plus rembourser sa dette. Dans d’autres cas, une religieuse hérite du patrimoine foncier de sa famille. En 1793, les Ursulines avaient prêté de l’argent à pas moins de 136 Francs-Montagnards, essentiellement des agriculteurs.

En 1793, les fermes des « ci-devant Ursulines de Porrentruy » étaient louées à des familles francs-montagnardes :

  • Nicolas Jobin à La Large-Journée et au Cerneux-au-Maire,
  • Floribert Jobin au Boéchet,
  • Claude Antoine Cattin au Cerneux-de-la-Pluie,
  • Jean François Godat au Cerneux-Godat,
  • Jean Baptiste Delémont aux Rosées,
  • Joseph Baume, Joseph et Jean François Froidevaux à La Combatte-du-Pas,
  • Pierre Mathieu Erard aux Prailats,
  • Humbert Froidevaux Sous-les-Rangs,
  • Jean Baptiste Brossard aux Plaimbois près des Pommerats — Augustin Aubry dans la commune de Montfaucon.

Les plus grands domaines étaient situés au Cerneux-de-la-Pluie, à La Large-Journée et à La Maison-Rouge. En 1791, ce dernier domaine était affermé à Marthe Farine (1733-1802), veuve de Jacques Morel, meunier au Moulin-Jeannottat/Les Pommerats. En 1792, il est saisi par la Nation française suite à la dissolution forcée de la communauté de Saint-Hippolyte. La Maison-Rouge est alors louée à Joseph Prétat, de Saint- Brais. A l’occasion de ce changement de fermiers, le domaine est expertisé. On sait qu’il y avait un poiye et une cuisine au rez-de-chaussée, trois chambres au premier étage. Au deuxième, de jolies boiseries - qui existent toujours - témoignent de la noblesse du bâtiment. On mentionne plusieurs alcôves ou enfonçures dans les murs, peut-être destinées à abriter des statues, et une grande cage d’escalier du côté Nord. La tour était couverte de tuiles alors qu’à l’époque la plupart des maisons paysannes avaient une toiture de bardeaux. Le rural était situé dans une annexe où l’on trouvait trois écuries. Le domaine consistait en un vaste terrain d’un seul tenant situé autour de la maison.

 La Maison-Rouge et les Ursulines

Au contraire des autres terres situées sur la commune des Bois, propriétés des Ursulines de Porrentruy [1], la Maison-Rouge appartenait, en 1698 déjà, aux Ursulines de Saint-Hippolyte [2]. Un plan géométrique de 1756 mentionne la « Pâture des Révérendes Sœurs Ursules de Saint-Hippolyte appelée la Pâture des Rosées ou La Maison-Rouge ». Cependant, les communautés de Porrentruy et de Saint-Hippolyte étaient presque jumelées [3].

Les annales des Ursulines de Porrentruy mentionnent à plusieurs reprises le domaine des Rosées. Au XVIlle siècle, il était affermé et l’entretien des bâtiments donnait parfois lieu à des litiges.
Le nom de La Maison-Rouge provient vraisemblablement de la couleur de son toit, très tôt couvert de tuiles. Une coïncidence étonnante a cependant retenu notre attention. La ferme qui nous intéresse est datée de 1690. Or, une bourgeoise de Porrentruy, Sœur Jeanne Ursule Rouge, novice en 1688, prononce ses vœux en 1690 et est finalement renvoyée de la communauté de Porrentruy en 1693 car elle semait le désordre. Cependant, aucun document ne permet d’affirmer qu’il y a eu un lien entre La Maison-Rouge et cette religieuse bruntrutaine.

L’architecture particulière de la tour de La Maison-Rouge pose question. Dans quel but a-t-on construit ce bâtiment vers 1690 ? Primitivement, il n’y avait probablement pas de partie rurale puisqu’elle sera construite dans une annexe. Le mystère demeure entier. D’après Sœur Anne-Marie Schaffter, de Porrentruy, on a retrouvé, après l’incendie de 1984, une plaque en bois qui devait être placée au-dessus de la porte d’entrée de La Maison-Rouge et qui portait l’inscription « Monastère des Ursulines ».

En 1707, les Ursulines parlent d’acheter Le Cerneux-de-la-Pluie « pour y mettre notre fondation ». Toujours est-il que La Maison-Rouge est louée à des agriculteurs tout au long du XVIlle siècle. Les religieuses y viennent peut-être en « vacances ». En effet, les Ursulines de Porrentruy mentionnent à plusieurs reprises leur maison de campagne à la Montagne sans en préciser le lieu. La Maison-Rouge conserve une large part de son mystère et on voudrait bien parfois que ces murs pluriséculaires puissent nous raconter ce qui s’est passé en ces lieux... On notera pour la petite histoire que, lors de leurs voyages, les Ursulines se déplaçaient à cheval et qu’aujourd’hui, La Maison- Rouge abrite la « Fondation pour le Cheval ». Dès 1792, le domaine a cessé d’appartenir aux Ursulines mais il a continué à être exploité par différentes familles d’agriculteurs. Vers 1984, le bâtiment a été endommagé par un incendie. Aujourd’hui, il vient de retrouver une seconde jeunesse suite à une restauration judicieuse.

 Plusieurs périodes de répression

Sous l’Ancien Régime, les Ursulines étaient parfois chassées par les guerres et obligées de chercher refuge dans d’autres villes. La Révolution française inaugure un siècle où le développement de leur congrégation est souvent volontairement entravé par les autorités. Les religieuses enseignantes sont expulsées à plusieurs reprises, notamment durant trois périodes douloureuses pour leur communauté :

  • la Révolution française,
  • les années 1847-1849 (Sonderbund),
  • la période 1868-1878 (Kulturkampf et les années qui précèdent).
  • La Révolution française est marquée dans notre région par la fermeture de la maison de Saint-Hippolyte en 1792 et l’expulsion d’une vingtaine de religieuses. L’année suivante, les communautés de Delémont et Porrentruy sont également dissoutes et vingt-cinq Ursulines doivent trouver refuge dans leurs familles, renoncer à leur habit et à leur vocation d’enseignantes. Tous les biens de ces communautés religieuses furent vendus aux enchères comme propriété nationale. Seule l’école de Porrentruy pourra être rouverte en 1818 grâce au soutien du Conseil de Ville. Celui-ci permet le rachat par les Ursulines de leurs anciens bâtiments transformés en prison, en caserne puis en fabrique de tabac ;
  • Le couvent des Ursulines de Lucerne est fermé en 1847. Le gouvernement bernois voit également d’un mauvais oeil la présence des religieuses dans le Jura. En décembre 1848, il expulse trois Ursulines qu’il avait pourtant autorisées en 1836 à tenir les classes de filles de Saignelégier. Ce brutal renvoi provoque le tollé de la population. Des manifestations de soutien aux Ursulines sont réprimées par l’occupation militaire, durant quinze jours, du chef-lieu franc-montagnard. Une des anciennes institutrices expulsées, Sœur Marie Béchaux (1780-1863) continuera cependant à prendre soin de la population franc-montagnarde par un autre moyen. En 1850, elle fera don aux communes francs-montagnardes de la maison et des terres qu’elle possédait à Saignelégier pour la fondation de l’hôpital de district ;
  • Après une trêve, dès 1850, due essentiellement à l’arrivée au pouvoir d’un régime conservateur, la loi du 5 mars 1868 adoptée par le Grand Conseil bernois interdit l’enseignement public aux personnes appartenant à un ordre religieux, malgré la pétition de toutes les communes dont les classes étaient tenues par des religieuses. Dès 1868, l’école des Ursulines de Porrentruy devient une institution privée. En 1874, les religieuses enseignantes sont expulsées et trouvent refuge à Maîche où elles ouvrent un pensionnat. Durant leur exil, les classes de l’école libre de Porrentruy sont tenues par des enseignants laïcs.

Comparé à la période précédente, le XXe siècle apparaît beaucoup plus calme pour les Ursulines de notre région. Le respect des différentes confessions religieuses semble avoir réalisé de grands progrès. La congrégation fondée à Dole continue malgré tout à faire face à de grandes questions. Parmi celles-ci, il convient de mentionner la diminution des effectifs des communautés et le vieillissement des religieuses. Cependant, les idéaux féministes et éclairés d’Anne de Xainctonge continuent à animer un grand nombre de personnes.

Jean-Luc Wermeille Saignelégier

 Bibliographie

  • Archives de l’ancien évêché de Bâle, Porrentruy. liasses A 11312, B 229/6, et B 229/8a.
  • Archives des Ursulines de Porrentruy : annales.
    Patrick BRAUN, Die Kongregationen in der Schweiz 16.-18. Jahrhundert, Helvetia Sacra VIII/1 & 2, Basel : Schwabel & Co, 1994 et 1998 (2 volumes).
  • Eugène FOLLETETE, L’Ecole libre du couvent, Soleure, 1944.
  • Eugène FOLLETETE, L’Ecole paroissiale dans la principauté de l’Evêché de Bâle jusqu’à la Révolution, Porrentruy, 1946.
  • Jean-Marie THIEBAUD, Officiers seigneuriaux et anciennes familles de Franche-Comté, Lons-le- Saunier : Marque-Maillard, 1981-84.
  • Le couvent des Ursulines, Porrentruy 1619-1943, Porrentruy, 1943.
  • « Porrentruy : couvent des Sœurs Ursulines », Jurassica, 4 (1990).

[1Les terres des Ursulines de Porrentruy sont estimées à 7790 livres bâloises, soit : Le Cemeux-de- la-Pluie, 1615 livres (acquis en 1707) ; La Vanne, 1348 livres (acquis en 1741) ; Les Rosées, 1319 livres (acquis en 1708) ; le Cemeux-au-Maire, 1218 livres, environ 32 journaux (acquis avant 1691) ; Les Prailats, 974 livres (acquis en 1677), Le Boéchet, 821 livres (acquis entre 1702 et 1743) -, La Combatte du Pas, 495 livres (acquise entre 1702 et 1743). Les Ursulines de Porrentruy possédaient de nombreuses terres mais peu de fermes. Cependant, des bâtiments leur appartenaient au Boéchet, à La Combatte du Pas et à La Large-Jour- née. Par ordre de grandeur, les domaines les plus importants sont :
1. La Maison-Rouge,
2. Le Cerneux-de-la-Pluie, puis
3. La Large-Joumée acquise vers 1749.
Vers 1745 et 1747, elles avaient encore acheté des terres aux Barrières/Le Noirmont et au Cerneux-Godat.

[2Durant tout le XVIII, siècle, le domaine en question était constitué d’un bâtiment entouré d’un jardin, d’un clos, de 100 journaux de champs, 100 journaux de pâturages et 70 journaux de côtes et forêts. C’est considérable, vraisemblablement le plus grand domaine de la commune des Bois. La matricule de 1743 estime le domaine de La Maison-Rouge à 9483 livres bâloises.

[3Des filles des Franches-Montagnes ont été Ursulines à Saint-Hippolyte, Porrentruy et Clerval, maison ouverte par la communauté de Saint- Hippolyte en 1685.


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