Bailliage de Baume-les-Dames : géographie et vie des habitants

mardi 27 novembre 2007
par  JML

Ce document est extrait de « Le bailliage de Baume-les-Dames en 1789 - Les cahiers de doléances ». Par Robert Jouvenot avec la collaboration technique de François Lassus.
Ouvrage publié avec le concours du Centre National des Lettres aux Annales Littéraires de l’Université de Besançon.

J’ai choisi de reproduire cet extrait du livre de Robert Jouvenot car il décrit en ces quelques pages les conditions de vie de nos ancêtres de Franche-Comté vers 1789. Il y apporte beaucoup d’informations grâce aux références faîtes aux documents des différents auteurs consultés (voir le livre original pour le texte intégral).


LE BAILLIAGE DE BAUME-LES-DAMES

 1. Le ressort du bailliage en 1789

Le bailliage ou subdélégation de Baume constituait, en 1789, avec ceux de Gray et Vesoul le grand bailliage d’Amont, un des quatre bailliages principaux formant la Franche-Comté.

C’est au cours du XVe siècle qu’on trouve les premières mentions du bailliage de Baume. « Supprimé au début du XVIe siècle et rattaché provisoirement à celui de Vesoul, avait été rétabli définitivement à la suite de l’enquête de 1544 ».

Le bailliage de Baume est difficile à délimiter dans les circonscriptions administratives d’aujourd’hui. En partant de l’Est, sa limite coïncide avec la frontière franco-suisse, de Charquemont - Le Boulois jusqu’à Hérimoncourt avec quelques exceptions : la seigneurie de Vaufrey, incorporée maintenant au département du Doubs, n’en faisait pas partie. Abbévillers était extérieur au bailliage, alors que Beaucourt (aujourd’hui dans le territoire de Belfort) y était rattaché. Après Hérimoncourt, la frontière du bailliage passe au Sud de l’ancienne principauté de Montbéliard puis reste à l’intérieur du département du Doubs. Elle est séparée de la limite entre Doubs et Haute-Saône par une frange plus ou moins large jusque dans la région de Roulans. De Laissey à Charquemont, c’est une longue ligne sinueuse et capricieuse, ne respectant pas toujours les limites des actuels cantons.
La superficie, sauf erreur dans les calculs, est de 141563 ha. Les 140330 ha se trouvant dans le Doubs correspondent à 26.67% des 526003 ha du département actuel.

Pendant presque tout le XVIIIe siècle, le bailliage n’eut à sa tête que deux subdélégués : Balthazar Guyottet de 1706 à sa mort le 2 septembre 1759 et Henri Thiébaud jusqu’en 1790.

 2. Les conditions naturelles

Géologie et sol

Le bailliage de Baume est constitué par la partie septentrionale des plateaux jurassiens profondément découpés par le Doubs dans sa double boucle au nord et dans son cours aval à l’Ouest et aussi par quelques rivières affluent au centre.
Ces plateaux, dont le rebord tombe à l’Ouest sur la vallée de l’Ognon, s’étendent à l’Est jusqu’à la région montagneuse où le Doubs, faisant frontière avec la Suisse, se faufile entre les monts. Ils s’étagent de 400 m. à l’Ouest à 700-800 m à l’Est.

La partie occidentale entre Ognon et Doubs est hachée de failles subméridiennes, très nombreuses surtout au Sud-ouest et se prolongeant au Sud du Doubs, ce qui amène de place en place l’apparition de bandes de lias, apparemment sans grandes conséquences sur la fertilité du sol. « Le sol n’est pas fertile mais ferme. Il forme tout entier comme une chaussée de pierre. »

A l’Est de la vallée où le Doubs coule rapidement de Voujeaucourt (315 m) à Laissey (270 m), le plateau s’élève vite à 500 m formant un grand losange allongé Ouest-Est entre le cours aval du Doubs de Voujeaucourt à Laissey et le petit secteur franco-suisse à l’amont, de la région de Charquemont à celle de Fessevillers.

La surface est loin d’être uniforme. Elle est accidentée de nombreux vallonnements et en particulier par le bourrelet anticlinal du Lomont long de 40 km commençant dans la région de Baume par une direction Sud-ouest Nord-est et s’infléchissant rapidement vers l’Est pour conserver cette direction Ouest Est jusqu’à la frontière franco-suisse au Sud de Blamont, après avoir été coupé par le Doubs à la cluse de Noirefontaine - Pont-de-Roide, profonde de prés de 500m. Le Lomont domine en général le plateau de 200 à 300 m. La crête s’élève de 569 m à l’Ouest à 833 m au fort du Lomont à son extrémité orientale.
Parallèlement au Lomont, à 2 km 500 vers le Nord, se trouve un autre accident moins élevé (540 m) et moins long (5 km environ dans la partie Nord orientée Ouest-Est). C’est la Cote d’Armont, anticlinal coupé par le Doubs à l’Ouest et se prolongeant ensuite sur la rive droite parallèlement à la rivière vers le Sud.

Au sud du Lomont, le plateau est formé de larges assises de callovien marneux, moins sec, et de Bathonien, plus aride avec de fréquentes apparitions d’Oxfordien surtout au Sud-est. Cette région, comportant de nombreuses buttes, de plus en plus élevées et de plus en plus fréquentes vers l’Est et dont la plus connue est celle de Belvoir, est profondément découpée, à l’Ouest par la vallée du Cusancin et à l’Est par la vallée de la Barbèche.

Tout-à-fait à l’Est et au Sud le plateau se présente en larges ondulations, formées par des anticlinaux étroits sur la crête desquels des bombements évidés en combes alternent parfois avec de légers ensellements (Maîche). Ces anticlinaux encadrent de larges synclinaux ‘ en baquets ’. Ces formes de relief de direction jurassienne générale, Sud-ouest Nord-est sont :

  • le faisceau de Maîche (Mont-Miroir 997 m) formant l’épine dorsale de cette longue presqu’ile entre Doubs et Dessoubre, appelée les Franches-Montagnes et se prolongeant en Suisse par le Clos du Doubs jusqu’à la cluse de Saint-Ursanne ;
  • l’aire synclinale Bretonvillers - St-Hippolyte, occupée par le Dessoubre qui l’a décapée également jusqu’aux mêmes étages du Jurassique inférieur ;
  • le faisceau de Belleherbe, formé de Jurassique moyen et supérieur et haché de failles A l’Ouest qui font reparaitre Bajocien et Bathonien ;
  • l’aire synclinale Pierrefontaine-les-Varans - Sancey avec de larges surfaces de Jurassique supérieur : Kimméridgien, Séquanien, Rauracien dans la région de Pierrefontaine, remblayée d’alluvions récentes dans les dépressions fermées de Sancey et Chazot ;
  • enfin un faisceau occidental moins bien individualisé ou reparaissent Bajocien et Bathonien et rejoignant le Lomont.

Au nord de ce dernier, dans la boucle de Voujeaucourt, le plateau d’Ecot, plus plat, formé de Séquanien raboté par des surfaces d’érosion, est plus sec. Il est découpé par la courte vallée de la Ranceuse, au pied du Lomont. Les villages sont localisés dans cette dernière ou à proximité des reliefs. Ils sont rares au centre du plateau (Ecot, Goux-lès-Dambelin). Enfin au Nord-est se trouve une région assez accidentée formant un rectangle subméridien limité au Sud et à l’Ouest par le Doubs, de Soulce à Dampjoux puis à Audincourt, au Nord par une ligne allant du Doubs à Beaucourt, à l’Est par la frontière du département avec le Territoire de Belfort puis avec la Suisse. Traversée d’Ouest en Est par l’extrémité du Lomont, cette région est formée d’assises récentes : Séquanien et Kimméridgien. Le Séquanien est découpé parfois en éperons comme à Blamont, ou décapé par l’érosion jusqu’à l’oxfordien, laissant des buttes dominant le Doubs, comme à Liebvillers et Clémont. Deux taches d’Oxfordien sur le flanc Sud du Lomont ont fixé les gros villages voisins de Chamesol, catholique, à 130 m d’altitude (101 feux en 1189) et de Montécheroux, protestant, à 660 m (109 feux en 1789). Plus au Nord Séquanien et Kimméridgien alternent, entaillés profondément par la vallée du Gland.

Au total, un ensemble de plateaux arasés par l’érosion, très karstifiés, criblés de dolines, avec des gouffres : glacière de la Grâce-Dieu, puits Fenoz à Chazot ou disparait le Buhin après avoir drainé la dépression de Sancey, puits de Blamont ; des cavernes : Fourbanne, Mancenans-Lizerne, St-Julien ; des abris sous-roches : Voujeaucourt, Pont-de-Roide, vallée du Dessoubre.
Les escarpements calcaires donnent lieu à des éboulements importants : Goumois, Soulce, parfois attribués à des tremblements de terre : Charmauvillers en 1356.

Les sols, typiques des régions calcaires, sont des rendzines lessivées ou la surabondance de calcaire sature les argiles dont les éléments s’agglutinent en grumeaux donnant des sols légers et perméables à l’eau et à l’air. Malheureusement, les éléments fertiles peuvent être entrainés par l’eau en profondeur. D’ou l’importance de l’humus qui les retient et l’utilité du fumier et des engrais.
De place en place des affleurements marneux donnent des sols plus riches. Il en est de même des sols bruns forestiers, moins secs, moins pauvres que les rendzines et profitant mieux des engrais, ce qui explique certains défrichements modernes de forêts, pendant la Révolution par exemple.

Ce sont des pays secs et arides, malgré une pluviosité abondante. Les paysans en ont fait la dure expérience depuis longtemps : « Représent encore lesd habitans (de Pierrefontaine-les-Varans) que la plus grande partie du bailliage de Baume est située dans des montagnes où le terrain sec et aride est d’un si petit produit qu’à peine fournit-il pour la subsistance de ses habitants ».

Seules les vallées sont des régions plus humides, où les sources abondent.
Elles sont de deux sortes :

  • les unes, profondément creusées jusque dans le Bathonien et le Bajocien, ont l’aspect de gorges étroites : Doubs supérieur jusqu’à Pont-de-Roide, Gland supérieur, Dessoubre, Barbèche, Cusancin. Sites touristiques aujourd’hui, abritant autrefois d’innombrables moulins portés sur la carte de Cassini ;
  • les autres, plus évasées, moins profondes : Doubs après le défilé de Pont-de-Roide avec cependant un cours parfois très encaissé entre Clerval et Laissey, Gland aval, Ranceuse.

Les sols sont formés d’éboulis, favorables à la vigne quand l’exposition s’y prête, ou d’alluvions, propices aux cultures riches.

Ces rivières et ruisseaux étaient utilisés au flottage du bois. Très peu de forges et de martinets dans cette vaste région : le minerai de fer, signalé à l’extrême Sud-ouest sur la carte géologique, était alors exploité au Nord-est où la force motrice et les forêts avaient contribué à implanter une solide industrie métallurgique avec les forges de Bourguignon, Mathay, Audincourt ; industrie qui est arrivée au brillant développement des XIXe et XXe siècles grâce à l’initiative et à l’esprit d’entreprise des Japy et des Peugeot, Ajoutons, pour compléter ce maigre tableau industriel, les papeteries de la vallée du Cusancin, Guillon et Cusance, et celles de la vallée du Gland, Glay et Meslières, de très rares tuileries, chaule, pierre et bois étant les matériaux essentiels de toiture.

Le climat

Dans le bailliage de Baume, les vallées, si elles sont très peuplées, sont beaucoup moins étendues que les plateaux et les montagnes. L’hiver surtout est une période pénible pour ces dernières régions. La neige est très abondante.
L’hiver 1788-89 a été si rude qu’il a été appelé le plus rigoureux du siècle après celui de 1709, Les communications furent très difficiles. Les cahiers parlent parfois de six à sept mois de neige (les Plains-et-Grands-Essards, 750 m ; Ferrières, 792 m. A « Montécheroux, 660 m, souvent (les) bleds se trouvent gelés, d’autres fois pourris sous les neiges qui restent trop longtemps ». Depuis 1745 les habitants sont obligés d’aller à l’office de Pierrefontaine-lès-Blamont, « éloigné de plus d’une lieue, il faut passer une montagne fort considérable ».

Le printemps est généralement plus tardif en montagne qu’en plaine. L’été, en montagne, est généralement frais avec quelques journées chaudes, lourdes et orageuses. En 1788, le 13 juillet, le centre et le nord de la France furent frappés par ‘ une grêle sans exemple ’ mais les cahiers du bailliage n’en font pas mention.

 3. La population

Les procès-verbaux d’assemblées donnent toujours, sauf une ou deux exceptions, le nombre des feux de chaque communauté. Onze cahiers donnent les chiffres des habitants, dont cinq avec le détail des hommes et des femmes. Les rôles d’imposition principale de 1790 donnent à peu près régulièrement pour 76 communautés les nombres de feux, hommes, femmes, garçons et filles. J’ai utilisé ces chiffres de détails fournis par les municipalités de l’époque, fort sujets à caution, pour faire une comparaison avec le détail connu un siècle plus tôt, pour 1688, bien que les totaux de 1790 soient très différents des chiffres officiels de 1791. Ces chiffres ont été confrontés avec la liste sans date (mais située en 1791 par l’archiviste Pigallet qui l’a utilisée pour 1789 dans le tableau des bailliages de Baume, Pontarlier et Quingey qu’il a présenté au Conseil général en 1931). Ce sont les chiffres que j’ai repris en tête de chaque communauté dans la présentation des cahiers et qu’à sa suite j’ai donnés comme étant de 1789.

La population totale du bailliage de Baume est, en 1688, de 23.942 habitants, représentant 7,19% des 332.700 habitants de toute la Franche-Comté. Ainsi moins d’un demi siècle après la guerre de Dix Ans, 52 ans après la terrible année 1636, marquée par la guerre et tant de dévastations complétées par une peste grande dévoreuse d’hommes, la vitalité comtoise, très éprouvée il est vrai par les deux conquêtes de 1668 et 1614 (au total 3 campagnes en 38 ans) n’est parvenue à rétablir non la prospérité certes, mais pas même le niveau démographique et économique du début du XVIIe siècle.

Avec 53.589 habitants en 1789 la population du bailliage a été multipliée par 2,23 depuis 1688. Dans le détail, à part Beaucourt qui a perdu 31 habitants, le Friolais 8, Tréleux 20 et Belfays, Mont-de-Vougney et St-Julien restés pratiquement stationnaires, la population des communautés a été multipliée suivant les cas par 2, 3, 4, 5, 6 ou presque 10.

En 1688, la densité du bailliage est nettement inférieure à celle de la Franche-Comté. C’est une preuve que le bailliage de Baume, partie du bailliage d’Amont, avait comme ce dernier plus souffert que le reste de la province des guerres du XVIIe siècle.

Le pourcentage du bailliage dans la Franche-Comté est sensiblement plus élevé en 1968 qu’en 1688 à mon avis pour deux raisons :
1. les plus grands ravages du XVIIe siècle ;
2. le gros apport actuel de population de la région proche de Montbéliard et celui, moins important, de la région de Maîche.
Les régions purement agricoles donneraient sans doute, en 1968 une densité proche de celle de 1688, pour de toutes autres raisons d’ailleurs qu’il serait hors de notre propos d’étudier.

Enfin la répartition de la population dans les communautés donne la classification suivante : Baume 2450, Pierrefontaine-les-Varans 1063, Clerval 1010, Damprichard 920 ; nous trouvons ensuite deux communautés de 700 à 800 habitants, 4 de 600 à 700, 9 de 500 à 600, 16 de 400 à 500, 20 de 300 à 400, 53 de 200 à 300, 68 de 100 à 200, 33 inférieures à 100.

 4. Les modes de vie

L’habitation

L’auteur d’un libelle noircit la situation quand il dit « les paysans plus mal logés que les animaux domestiques des villes, … souvent plus mal nourris ». La maison ne répond pas aux règles d’hygiène et au confort exigés à notre époque, mais elle s’est perfectionnée au cours des siècles et les amateurs de goût l’apprécient comme résidence secondaire ou habitation principale.

Elle est éminemment ‘fonctionnelle’. C’est l’outil principal du paysan. Il l’a organisée pour lui et pour le bétail dont il vit. La diversité des cultures, des matériaux, des niveaux de vie, des traditions aboutit à une variété qui en rend bien difficile toute classification. C’est toujours une maison-bloc comprenant habitation, grange, écurie, vaste grenier. Pierre et bois entrent dans des proportions variables dans sa construction. En plaine du Bas-Pays, les maisons, groupées ou agglomérées, sont petites, construites en pierre. Le chaume était encore beaucoup utilisé pour les toitures. Dans la maison du vigneron - parfois uniquement journalier -¬ l’habitation se trouve sur un ou deux étages au-dessus de la cave presque toujours voutée. On y accède par un escalier à simple ou double rampe. A coté de l’habitation, une grange et une écurie. Cette dernière, toujours petite, est tantôt à coté tantôt au fond de la grange.

La vigne n’était pas cultivée partout dans le Bas-Pays. On avait alors la maison du cultivateur-éleveur, plus grande que celle du vigneron. La cave était remplacée par un cellier situé à l’arrière de l’habitation. La maison comprenait trois travées : d’abord l’habitation composée, en enfilade, de la cuisine (l’houtau), du ‘poêle’, la pièce principale ou se tenaient les veillées, où couchaient les parents, enfin du cellier ; au-dessus se trouvaient les chambres où couchaient les enfants. Les deux autres travées comprenaient la grange et l’écurie. A une dizaine de kilomètres de Besançon on peut voir encore de vastes cuisines avec colonne centrale supportant trois voutes d’arête ; le dernier quart forme la cheminée.

Sur les plateaux moyens, la maison, parfois tassée pour offrir moins de prise au vent, parfois plus haute, est couverte d’un toit immense, en pente .oins forte Qu’en plaine. Il faut engranger une quantité considérable de fourrage pour le long hiver. Les maisons sont, souvent, encore contigües mais parfois isolées. Si les dimensions sont plus grandes qu’en plaine, la disposition est différente : un ‘ pont ’ ou ‘ levée de grange ’ permet l’accès à la grange immense qui s’étend au-dessus d’une ou de deux écuries et se confond avec le grenier. Les écuries s’étendent sur toute la longueur. Parfois une maison double abrite deux ménages différents. Le pignon, presque jamais tronqué, surmonte tantôt les portes d’habitation, de grange et d’écurie, tantôt la façade des fenêtres d’habitation. La ‘lambrechure’ en planches, moins vaste qu’en montagne, est plus réduite au-dessus de l’habitation.

Sur le premier plateau, au centre et dans le Sud de la Comté, les maisons quand elles n’étaient pas trop larges, églises, châteaux même, étaient et sont encore parfois couvertes en ‘ feuilles de pierre ’ de deux à trois pouces d’épaisseur, deux pieds de long, un pied de large que nous appelons ‘ laves ’. Cela exigeait naturellement une puissante ‘ poutraison ’.

Chez les ‘ Montagnons ’ à 600-800 m et plus, la maison, presque toujours isolée, est encore plus vaste. Certaines sont presque gigantesques. La disposition est la même que sur les plateaux moyens. Il y a des différences sensibles du Nord au Sud de la Franche-Comté comme il y a des différences encore plus nettes, dans le même village, entre la maison basse, à demi enterrée, du petit paysan, maison bâtie sans doute ou relevée de ses ruines après la guerre de Dix Ans et la belle maison, plus élevée, plus fière, du riche propriétaire ou notable, dont le pignon est orné d’une ‘ lambrechure ’ décorée de lignes courbes, dans laquelle est parfois aménagé un gracieux balcon, agrémenté en été de géraniums aux teintes éclatantes et surmonté d’une véritable voûte en bois.

Le bois entre pour la plus grande part dans la construction. La pierre ne monte au deuxième étage que du coté de l’habitation. Sous le pignon, la ‘ lambrechure ’ est facilement trois fois plus haute que la pierre. Une seule cheminée par habitation, le ‘ tué ’, dont la base seule est en pierre. Le reste est ‘ une grande caisse de sapin qui ’ va ‘ se rétrécissant en forme de pyramide creuse jusqu’au dessus du toit ... Au sommet de la pyramide ’ est adapté un volet double qu’on ouvre ou ferme à volonté à l’aide d’une corde ou d’une perche pour faciliter le tirage ou donner de la lumière. Car, avec la porte, c’était les seules ouvertures de la cuisine.

La toiture est en bois. Lequinio qui traverse le Jura en s’élevant d’Ouest en Est, écrit : ‘ une observation que vous ferez à Champagnole, c’est le changement dans les toits ; vous laissez derrière vous les solides mais lourdes toitures de laves, et vous avez les légères mais périlleuses toitures de sapin ; vous ne trouverez plus que cette espèce désormais ; toute la haute montagne n’en a point d’autre, excepté pour les églises, dont plusieurs sont couvertes en tuiles ’.

Le mobilier

Le mobilier est plus fourni et moins rudimentaire qu’au Moyen Age. Voici comment Xavier Marmier décrit l’houtau de la ferme de montagne : « Sous le vaste manteau de la vieille cheminée en bois ... une tige de sapin à demi consumée ne projetait plus dans l’âtre qu’une flamme terne et blafarde. A la lueur de cette flamme mobile agitée par le vent on pouvait cependant encore distinguer dans l’ombre tout l’ameublement : ici une longue table en bois façonnée grossièrement avec la hache d’un menuisier villageois ..., et quelques chaises taillées de la même façon ; plus loin une de ces armoires ouvertes, désignées dans le pays sous le nom de dressoir, et chargée d’assiettes en terre, au milieu desquelles brillaient quelques plats d’étain qui jadis faisaient l’ornement des plus riches habitations de nos montagnes. Au-dessous de ce dressoir de larges seaux destinés à contenir le lait, une beurrière et une seille à eau avec un bassin en cuivre, où chacun allait boire après ses repas l’onde fraîche puisée à la citerne. Voilà tout ! Le sol de la cuisine n’était pas planchéié. Dans un angle sous une rampe d’escalier conduisant au premier étage, une vieille servante reposait sur un grabat ».

Dans les autres pièces, on trouvait lits-alcôves ou à rideaux, ‘ crédence ’ ou meuble à deux corps et surtout hautes armoires, appelées ‘ buffets ’ remplaçant sans doute depuis le XVIIe siècle les anciens coffres, belles armoires, le plus souvent en chêne, avec pieds en ‘ miche ‘ et de belles portes décorées et sculptées dans la masse. Ajoutons, chez les plus riches, une commode-secrétaire ou un secrétaire à abattant.

Les armoires ‘ à pointes de diamant ’ nous viennent de Bourgogne et ont pénétré chez nous par le Bas-Pays en se modifiant. Elles sont de style Louis XIV à rosaces centrales ou Louis XV à décoration de feuillage et de fleurs. La vaisselle et la verrerie étaient de fabrication locale : étains de Besançon, faïences de Nans-sous-Sainte-Anne, Arbois, Rioz, Etrepigney, Buthiers verrerie de la Vieille-Loye ... de la Franche-Montagne pour le bailliage de Baume : Cernay-sous-Maiche, Essarts-Cuénot, Fessevillers, le Bief d’Etoz (près de Charmauvillers).

Le vêtement

Le vêtement des paysans était des plus modestes. Il était fait de droguet, mélange de fils de chanvre et de laine tramés ensemble, étoffe chaude, solide et peu coûteuse, de couleur gris cendré, qu’on ne prenait pas toujours la peine de teindre. Le costume devait se composer de hauts-de-¬chausses, bas, blouse ou veste, sarreau peut-être par dessus en hiver. Pendant la semaine on se chaussait de sabots, la coiffure était le bonnet de laine ou de coton.

« L’habillement des femmes, dit l’abbé Loye, consistait dans le mantelet avec petites ailes, la jupe à taille peu élevée, le bonnet à grand fond avec large et double dentelle, enfin le tablier surmonté d’une grande bavette. »

Filles et garçons portaient la robe jusqu’à 8 ou 9 ans.

X. Marmier décrit ainsi, en 1845, le vêtement des dimanches d’autrefois : « les hommes portaient de longs habits (sarreau) en droguet brun, des hauts-de-chausses à braguettes recouverts sur le genou par des guêtres en cuir ou par des bas de laine ornés d’une jarretière rouge, un chapeau de feutre à larges bords et de gros souliers enrichis d’une boucle en cuivre ». Bousson de Mairet y ajoute, sur le sarreau, une veste de couleur blanche dont les poches tombant sur les cuisses servaient de giberne pour en faire le vêtement de combat des arboisiens au siège de 1674.

Les femmes, dit toujours X, Marmier, portaient une simple robe de serge et sur la tête un bonnet de velours noir entouré d’une épaisse frange de soie et traversé par une massive épingle d’argent. Lequinio donne plus de détails sur la parure des paysannes des plateaux jurassiens qu’il a vues vers 1800 : « Sur la tête, une toque aplatie et cernée d’un gros bourrelet, le tout en velours ou drap de couleur noire ; les cheveux tressés et maintenus par quelques tours d’une tresse blanche, perçant la toque, et la couronnant en débords par deux ou trois plis tournant en forme d’hélice, et fixés dans cette position par une broche d’argent de huit pouces de long qui traverse au-dessus des oreilles, et qui se termine à chaque extrémité par un gros bouton d’argent d’un pouce et demi de diamètre ».
« Autour du col, un esclavage ou triple chaine d’argent et même assez massive, une autre chaîne aussi forte et du même métal pendait en arc sur la poitrine. »

La nourriture

La nourriture, comme pour tous les paysans d’Europe, est constituée essentiellement de pain. Tous les calculs faits sur les données du XVIIIe siècle aboutissent pour la France à ‘ une très forte consommation de pain ’ (3 livres par personne et par jour étant l’optimum couramment admis, pour les temps heureux ou les greniers sont bien garnis). C’est pourquoi tous ceux ¬voyageurs ou contemporains - qui décrivent la nourriture des Comtois, parlent surtout du pain. D’après le Frère Joly le pain des ‘ Montagnards ... est un mélange d’orge et d’avoine ’. Les cahiers des plateaux moyens - Pierrefontaine (695 m), Rahon (541 m) - nous disent que ‘ la nourriture la plus ordinaire est du pain d’avoine ’, Lequinio en parle longuement : ‘ pain généralement moins bon que partout ailleurs. Il s’en fait cependant en pur froment. A la campagne il y en a de plusieurs sortes ’. Quelques pages plus loin, il distingue pain de plaine, pains de moyenne montagne et pain de hautes montagnes.

Dans les hautes montagnes ‘ du pain d’avoine pur sans son, cuit d’avance pour tout l’hiver ’.X. Marmier (1809-1892) a gardé un bien mauvais souvenir de ce pain. Il écrit en 1845 : « Je me rappelle bien encore le temps où dans le village natal de mon père (Frasne, près de Pontarlier) ... les paysans les plus aisés ne se nourrissaient toute la semaine que de petit lait, de pommes de terre, de pain d’avoine et quel pain ! Figurez-vous des morceaux de pâte noire mal pétrie et durcie au four comme une tuile. On cuisait ces ‘ bollons ’ deux fois par an, et certes ils ne moisissaient pas ; mais ni la dent ni le couteau ne pouvait les entamer et pour pouvoir les mâcher, il fallait ou les humecter dans l’eau, ou les rompre avec la hache. D’autres fois, c’était un pain frais, mais humide, gluant, pire encore que le bollon ».

Au pain on ajoutait des bouillies, surtout de maïs, les fameuses gaudes en plaine, des soupes, du laitage dont on a retiré la plupart des matières grasses ; comme viande on utilisait le porc et plus rarement le brezy, viande de bœuf séchée dans le tué Les années de disette, on a recours aux fruits sauvages. On répète les litanies des gens de Sarrageois, près de Mouthe :

N’oublions pas dans nos prières
Les menus fruits de la terre :
Les mûres, les pimprenelles,
Les prunelles et les brimbelles,
Les poirotes et le gratte-cul,
Quand ils manquent, c’est grand bien perdu.

Le dimanche seulement, dit X. Marmier, il y avait chez « les plus riches et les plus généreux propriétaires un dîner qu’on pouvait considérer comme un vrai gala .., On servait un morceau de lard et du bœuf bouilli, un plat de légumes, et l’on voyait, chose superbe, apparaitre vers le milieu du dîner une ou deux bouteilles de petit vin ».

 5. Les activités économiques

Les artisanats ruraux

Les documents consultés n’ont pas apporté une grosse récolte de professions. Les procès-verbaux ne donnent que des indications rarissimes. Les listes d’imposition générales de 1790 et de contribution patriotique de 1790-92 sont un peu plus riches. Les renseignements sont toujours fragmentaires. Ils ne portent que sur une partie et encore très faible des comparants et ne permettent pas de calculer un pourcentage par rapport au nombre de ceux-ci.

Quand les indications sont assez nombreuses, la majorité est constituée de laboureurs, fermiers, journaliers, manouvriers. A part Cour-les-Baume, village de vignerons (26 sur les 32 comparants), cinq communautés citent un vigneron. Elles sont toutes situées dans la vallée du Doubs, entre Baume et l’Isle-sur-le-Doubs. Un tonnelier seulement est signalé à Longevelle, un peu plus au Nord, mais la vigne était cultivée dans les vallées de la seigneurie de Neuchâtel et des seigneuries voisines. On trouve trois fois seulement un pâtre ou paître, également quelques ‘ muniers ’, un ‘ paicheur’.

Les professions artisanales n’offrent pas une grande originalité : quelques maréchaux, maçons, charpentiers, couvreurs, menuisiers, tailleurs de pierres, tailleurs d’habits ; peu de négociants, aubergistes, cabaretiers. Colombier-Châtelot avec 17 ‘ tiserans ’ sur 31 comparants parait avoir été un village spécialisé dans le tissage. Longevelle, tout proche, a encore 9 ‘ tissiés ’ et 1 ‘ tainturié ’ pour 26 laboureurs. Les horlogers sont rares : 3 à Beaucourt - ce sont probablement des ouvriers de Japy - 1 à Sancey-le-Long, 1 à l’Isle. Par-ci, par-là, 1 cloutier.
L’Isle-sur-le-Doubs (661 habitants en 1789) présente un échantillonnage ¬très fragmentaire encore : 22 professions sur 142 feux - qui permet de se représenter un bourg campagnard : 6 laboureurs (dont 1 avec 7 domestiques), 3 manouvriers dont 1 vigneron, 1 serrurier, 2 ‘ tinturiers ’, 1 cordonnier, 1 tailleur de pierres, 1 tailleur d’habits, 1 ‘ chapellier ’, 1 boucher, 1 cloutier, 1 cabaretier, 1 négociant, 1 menuisier, 1 ‘ orloger ’.

L’agriculture - les céréales

La plus grande partie du bailliage, consistant en plateaux entre les deux branches du Doubs, est consacrée à la culture de céréales et à l’élevage. L’outillage est encore rudimentaire. Le nombre de charrues est souvent indiqué dans les listes de contribuables de 93 communautés. Il y a en moyenne une charrue pour deux feux ou dix habitants. A Vergranne ‘ la moitié tiennent charrues ’ (fin du cahier). De rares communautés sont lieux équipées : Rang (35 charrues pour 40 feux), Santoche (9 pour 12), Silley (18 pour 25), Soye (76 pour 130). D’autres le sont beaucoup plus mal : Bretigney paraît la plus pauvre (8 charrues pour 77 feux et 415 habitants) et il n’est pas étonnant de rencontrer une tradition de mendicité dans ce village.
On fait de la culture par nécessité vitale, pour avoir de quoi manger, mais on s’aperçoit que l’élevage pourrait être une source de profits.

Les produits sont surtout des céréales : ‘ bled ’, froment jusqu’à 600-700 m d’altitude, orge, orgier, avoine, ‘ boige ’ c’est-à-dire mélange de blé, seigle, vesces ou seigle, avoine, semés, récoltés, battus et moulus ensemble, avec des rendements oscillant de 5 à 7 quintaux 1/2 à l’hectare. Le maïs (ou blé de Turquie) paraît localisé dans la vallée du Doubs et sur les plateaux à l’Ouest de celle-ci ; trois localités seulement des plateaux à l’Est du Doubs le signalent à 400 et 500 m d’altitude. Au XVIIIe siècle, époque de main d’œuvre abondante et misérable, on pratiquait le ‘ sarclage des bleds ’ qu’on ne fait nulle part avec plus de soin qu’à Poligny dit Lequinio en 1801.

Arthur Young, qui n’a vu de la Franche-Comté que la vallée du Doubs de l’Isle à Saint-Vit et Dole, écrit que « la culture du maïs est un trait heureux, mais (qu’) il n’est pas florissant ni bien tenu et il est trop mêlé de chanvre ». On devait faire voisiner ces deux plantes qui demandent de nombreux sarclages. On parle aussi de racines, légumes, ‘ poil, lentilles et graines rondes ’ (Noirefontaine).

A part le maïs, la situation est exactement semblable à celle que décrivait Gilbert Cousin, le secrétaire d’Erasme vieillissant, parlant en 1552 de son pays natal, la région de Nozeroy ; il disait : « Là poussent un excellent blé, le seigle, l’orge, l’avoine, la fève, le pois, la lentille, la vesce et autres légumes ».
Autre différence notable, les pommes de terre qu’on signale dans les mêmes régions que le maïs et qu’Arthur Young dit « beaucoup plus cultivées en Lorraine et Franche-Comté » que dans aucune des parties du royaume qu’il a parcourues.

La vigne

Quant à la vigne, que nous avons vu localisée dans les vallées, voici ce que notre agronome anglais en dit : « le raisin appelé le gammé produit le vin le plus abondant, mais de la plus mauvaise qualité ! » Les vignes sont en doubles rangées, à environ deux pieds les unes des autres, et les échalas ont une position inclinée, de sorte qu’ils se joignent au centre de cet espace ; ils sont attachés à un échalas horizontal.

Un mémoire, remis à l’Académie de Besançon au XVIIIe siècle, dit que les échalas n’étaient que des ‘ rames pour les pois ’. Aussi accusait-on les vignerons de saccager les forêts. Neuf communautés de la vallée du Doubs ou du plateau, mais proches d’une vallée, celle du Cusancin par exemple, demandent le ‘ droit de couper des liens pour la moisson et des échalas ’. On comprend aussi pourquoi il y a encore aujourd’hui tant de routes transversales qui descendent dans ces vallées : ce sont d’anciens sentiers ou chemins utilisés par les paysans du plateau pour se rendre à leur vigne de la vallée.

L’élevage

Les paysans amènent leur bétail à vendre aux foires dans les bourgs de la vallée du Doubs. Mais leur production est limitée par le manque de fourrage et le manque de sel. Plusieurs communautés se plaignent d’avoir du mauvais foin, d’en manquer : Ecurcey, Crosey-le-Petit ... Les prés sont très appréciés et souvent, en 1790, imposés beaucoup plus que les champs. Sancey-le-Grand souhaite avoir davantage de sel pour nourrir un plus grand nombre de bêtes ce qui améliorerait les terres. Le bétail est nourri à l’extérieur une bonne partie de l’année, sur les communaux ou sur les prés et les champs après l’enlèvement des récoltes, en vertu du droit de vaine pâture.

Quatre communautés seulement (Berche, Dampierre, Etouvans, toutes trois de territoire assez réduit, et La Prétière) parlent de parcours, c’est-à dire du droit de faire paître sur les prés d’un village voisin. Seule, Dampierre en demande le maintien. D’ailleurs la coutume de Franche-Comté n’admettait pas le ‘ parcours de clocher à clocher ’. Vaine pâture, clôtures autorisées en Franche-Comté par l’édit de 1768 et Communaux sont des questions très discutées au XVIIIe siècle. Les partisans de l’agriculture nouvelle, comme A. Young, les ‘ agromanes ’ et les physiocrates, sont contre la vaine pâture et pour la clôture prétendant que ce sont là les conditions du progrès de l’agriculture. Les pauvres et les petits paysans sont, au contraire, pour le maintien de la coutume et la propriété collective. Ils nourrissent ainsi un bétail plus abondant qu’avec leurs seules terres. II est bien difficile de trancher une question aussi délicate.

Evidement, communaux et vaine pâture étaient un appoint important pour une masse de pauvres gens. La suppression de la vaine pâture n’aurait avantagé qu’un petit nombre de propriétaires déjà plus fortunés que les autres et qui, d’ailleurs, d’après les exemples observés par A. Young, étaient restés misérablement routiniers. 40 cahiers parlent des communaux, en général, pour en demander l’usage libre ; 40 autres communautés sont à peu prés unanimes à demander l’abolition des clôtures, en dépit parfois de l’opposition marquée des gros fermiers qui dénoncent cette opposition.

Le pâturage dans les forêts est autorisé quand le bois est déclaré défensable, c’est-à-dire quand les arbres sont assez hauts pour résister à la dent des animaux. De toute façon, les chèvres sont redoutées, comme à Vellerot-lés-Belvoir.

Le troupeau franc-comtois, qui s’est reconstitué depuis la guerre de Dix Ans, comprend des ‘ bêtes trahantes ’ : chevaux (moins nombreux qu’au siècle précédent) et bœufs (beaucoup plus nombreux), veaux, vaches et ‘ petites bêtes ’ : moutons, chèvres et porcs. On commence à parler de sélection : les partisans des clôtures prétendent que le troupeau commun ne permet pas une bonne sélection. Les cinq ou six anabaptistes échelonnés de Blamont à Maîche ont-ils déjà obtenu des résultats ? Ou le bétail a-t-il trouvé un meilleur fourrage en montagne ? En tout cas, d’après A. Young, les vaches sont beaucoup plus petites à l’Isle-sur-le-Doubs, « et l’on dit que les belles que j’ai vues proviennent des montagnes, aux frontières de la Suisse ».

Quelques communautés souhaitent faire davantage d’élevage, s’étant aperçues probablement que la vente des jeunes bêtes était un revenu important, et apparemment moins imposé que les cultures (sauf la dîme d’agneaux, fortement contestée). Aucun renseignement n’est donné sur l’utilisation du lait. La seule mention de fromage est faite par Noirefontaine, demandant qu’il soit défendu expressément à la nation anabaptiste de ne s’approprier aucun bien étant donné qu’elle fabrique du fromage pour le vendre à l’étranger. Pourtant une statistique de 1688 donne le bailliage de Baume, très étendu il est vrai, comme le second producteur de fromage pour la Franche-Comté, après celui de Dole.

Pourtant le rendement en lait était dérisoire : à Chaussenans (550 m) au dessus de Poligny, dans le Jura, il était reconnu qu’une vache donnait en moyenne 3 pintes de lait par jour en deux traites et que 4 pintes de lait donnaient 1 livre de fromage. A Boujailles, plus élevé (815 m) on estimait que 150 à 160 pintes donnaient un vachelin de 45 à 50 livres.
Les chevaux étaient élevés dans le Nord et l’Est du bailliage.
L’administration française, centralisatrice et absolue, avait établi des gardes-étalons et inspecteurs, et imposé l’utilisation d’étalons étrangers. Les paysans étaient hostiles à ces mesures qu’ils jugeaient pour le moins coûteuses et inefficaces. Le parlement s’était fait leur interprète dans ses remontrances du 25 janvier 1760 : « Une expérience constante et suivie nous a appris que les étalons étrangers ne donnaient en Franche-Comté que des productions d’une espèce absolument imparfaite. » Cinquante trois communautés de la région d’élevage du cheval se plaignent de l’administration des haras, qui coûte cher, et en demandent en général la suppression.

Deux petites parenthèses à ajouter ici, qui trouveraient peut-être aussi leur place dans le chapitre consacré au régime féodal : les colombiers et les billots pour les chiens de paysans. Les colombiers, contrairement à ce qui se passe dans le reste de la France, « ne provoquent les plaintes que de 11 communautés toutes situées à proximité du Doubs, de l’Isle à Baume. Quant au billot, il avait été rendu obligatoire par l’édit de juillet 1607 qui faisait défenses à tous laboureurs, vignerons, fermiers, pâtres et autres habitants du ressort, excepté les gens nobles, roturiers ayant droit de chasse, ou voyageurs, de mener avec eux aucuns chiens, qu’ils n’aient au col un billot d’une longueur de dix pouces, sur cinq pouces de circonférence, placé de manière qu’il frappe sur les jambes du chien, à peine de 10 l. d’amende et de 20 l. en cas de récidive. » Huit communautés demandent l’abolition de cet usage.

Au total, une agriculture bien pauvre devant produire pour la subsistance, sévèrement jugée par A. Young : « Tout ce que j’ai vu de la Franche-Comté témoigne d’une culture .misérable, » « Cette portion du royaume, si misérablement cultivée, et dont peu de pratiques agraires méritent d’attirer l’attention, n’offre rien .., qui mérite d’être rapporté ... Contentons-nous de classer ces provinces (Lorraine et Franche-Comté) parmi les plus mal cultivées que l’on puisse trouver en France, ». Jugement d’un pessimisme excessif, peut-être. L’acariâtre Anglais a-t-il été choqué par le faible développement des clôtures ? C’est fort possible. A¬ t-il été indisposé par l’accueil des Franc-Comtois et surtout de ses logeurs ? C’est encore fort possible. Toujours est-il qu’il ne dit pas beaucoup de bien de notre pays. Même le petit bijou qu’était notre théâtre de Besançon, alors tout neuf, n’a pas l’heur de lui plaire.

Tout n’était pas si sombre. Le chanoine Suchet nous révélait, en 1887, trois livres de raison du XVIIIe siècle dans la région de Pontarlier. L’auteur de l’un d’eux (1705-1768) écrit : « on semait beaucoup de froment et il venait bien. On le vendait toujours au prix de la première qualité aux halles de Pontarlier. Il n’était pas difficile de faire 70 à 80 louis d’or de profit chaque année avec les blés, le fruitage des vaches, les poulains et les chevaux, qui toutes les années se multipliaient, et d’autres petites épargnes ou quelques ouvrages faits dans notre quartier. Le chanoine Suchet ajoute, quelques lignes plus loin, « le père, avec son travail et son économie, parvint à tripler son bien ... Il faut admirer ce profit de 80 louis d’or, c’est à dire 2000 l. qui vaudraient aujourd’hui (1887) 4000 Francs. » Cet agriculteur avisé et comblé comme le père de Restif de la Bretonne en Bourgogne avait-il beaucoup d’imitateurs ? Le narrateur cite, au contraire, plusieurs paysans qui étaient loin de prospérer. Quelques cas comme celui-là, même s’ils sont rares, prouvent du moins que le régime féodal, tout odieux qu’il fût, ne laminait pas tous les paysans dans la même misère.

 6. Les charges et Impositions

En effet les charges de ce régime pesaient inégalement sur les communautés et sur les individus. Les unes étaient occasionnelles : lors des ventes de terres, les gens du Tiers-Etat payaient les lods à des tarifs divers et étaient soumis aux droits de consentement, dissentiment, retenue, retrait, à la commise ; les nombreuses autres charges étaient annuelles, constituant des redevances en nature ou en argent : cens (à signification très large), dîme ecclésiastique ou laïque (terrage) ou sous d’autres formes encore, banalités, quartes de four, tailles, poules, droits de sauvement, guet et garde, pour l’obligation de battre les grenouilles, gite aux chiens, avoineries pour les chiens, angal, meuson, port de lettres, marquette (ou de cuisse, désigné expressément par Sénargent), banvin, péage, pontenage, éminage, affouage, pennage, corvées.

Ces servitudes étaient particulièrement odieuses, et ces redevances particulièrement élevées quand il s’agissait de mainmortables, pour les échutes (Vernois, art. 25 ; le Puy, 27 ; Beutal, 25 ; Amance, 8). Quelquefois, les seigneurs profitant de la timidité et de la faiblesse des paysans ‘ infiérent la franche condition ’, ‘ proclament la généralité de mainmorte ’ et mettent ainsi tout le monde au niveau mainmortable.

Ajoutons encore les impôts royaux, corvées des grands chemins, charges locales (Beutal, art. 26 ; Vernois, 20), charges curiales : casuel, quartes de paroisse, gerbes de passion, coupots de charrue, bons deniers, dîme d’agneau, tributs de procession ...
Toutes redevances et charges, dont l’ensemble arrive à manger la moitié, les trois quarts ou même à Hyémondans, d’après le cahier, les cinq sixièmes du revenu pour ces nouveaux ‘ hectémores ’, alors que d’après les chiffres donnés par les cahiers de Vernois et de Valonne, les seigneurs ne payaient comme impôt au roi que 2,54 % de leur revenu.

Le tableau des charges communautaires donne les indications chiffrées sur la question ; les communautés ont été disposées suivant l’ordre géographique du Nord-est au Sud-ouest pour la présentation des cahiers et groupés par ensembles. Les chiffres sont donnés en livres, sous et deniers.

Le tableau des impositions individuelles, regroupées par communauté, a été dressé grâce aux indications données par 92 communautés sur l’imposition principale de 1790. Ces indications n’ont qu’un caractère très artificiel, 92 communautés sur 211 ayant fourni des chiffres. Il n’a a pas été possible de trouver les cotes d’imposition de tous les comparants. Il peut y avoir encore ambigüité car les prénoms ne concordent pas toujours entre la liste des comparants et la liste des imposés. J’ai été quelquefois obligé de m’abstenir.

Enfin, pour les députés, j’ai rangé parmi les sans cotes d’une part ceux que je n’ai pu identifier exactement à cause de l’ambigüité des prénoms, d’autre part les présidents d’assemblées : notaires, avocats ... habitant d’autres communautés et dont je n’ai pas trouvé les cotes d’imposition, lesquelles se trouveraient certainement parmi les plus élevées.

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