La Franche-Montagne de Muriaux à la fin du moyen âge - Histoire

Histoire de la seigneurie de Muriaux
samedi 21 janvier 2006
par  JML

Documents extraits du livre de Jean-Paul Prongué : La Franche-Montagne de Muriaux à la fin du Moyen âge.
Publié par la Société Jurassienne d’Emulation (SJE)


CONON DE PLEUJOUSE S’INSTALLE À MURIAUX (1300-1320)

Vaste, peu peuplée, défavorisée par la nature et par sa position géographique, la Montagne du Faucon ne compte aucun seigneur avant l’arrivée du chevalier Conon de Pleujouse. Cet officier quitte Porrentruy et le service du prince pour s’établir dans le château qu’il édifie près de Muriaux, en allemand Spiegelberg.

Premier de sa race, le chevalier Conon de Muriaux est originaire de la Baroche, en Ajoie. Il est sans doute le frère de Werner de Pleujouse dont un fils, prénommé lui aussi Werner, est chanoine de Saint-Ursanne en 1305. En
1302 déjà, Conon de Pleujouse est châtelain (castellanus) de Porrentruy et « lieutenant en Ajoie et dans les montagnes (infra montes) du révérend seigneur Pierre), par la grâce de Dieu évêque de Bâle ». Détail qui a son importance, Conon se met au service de Notre-Dame de Bâle une génération avant la plupart des autres nobles de la région, ce qui contribue peut-être à assurer sa fortune et à lui valoir de puissants appuis. Conon de Pleujouse est châtelain « épiscopal » au moment ou le principal féodal du Jura, Thiébaud d’Asuel, livre un dur combat contre les agents du pouvoir temporel de l’évêque de Bâle « en Ajoie et dans les montagnesl7 ».

Conon reste assez longtemps à Porrentruy pour y acheter une maison sise à côté de celle de son subordonné, Louis de Saint-Ursanne.
Comment cet officier du prince a-t-il acquis suffisamment de biens à Muriaux pour s’y établir ? L’hypothèse d’un héritage maternel semble peu probable. Celle d’un vaste domaine apporté en dot par son épouse est à peine plus plausible. Il n’est pas impossible que Conon ait simplement acheté des terres à Muriaux, mais à qui ? En 1308, son frère supposé, Werner de Pleujouse, vend des biens patrimoniaux sis dans la Baroche. Les délimitations de ces biens-fonds mentionnent « la terre de Spiegelberg » à Pleujouse, ce qui tend à prouver que Conon est déjà implanté à Muriaux dans les premières années du XIVe siècle.

En 1315, Conon a définitivement opté pour la Montagne du Faucon. Il se présente comme étant « messir Cuenez de Mireval, chevaliers ». L’année suivante, en 1316, « monsire Cuenez de Plujouse, chevalier, seigneur de Myrevat » obtient l’accord du Chapitre de Saint-Ursanne pour une transaction portant sur dix-huit sous « estevenants » assignés sur des tenures capitulaires à Saint-Brais.

Depuis cette époque, toute la famille de Conon porte le nom de Muriaux ou, plus souvent encore, Spiegelberg. La référence aux origines ajoulotes, Pleujouse, est définitivement abandonnée.
Il n’est pas courant, au début du XIVe siècle, de voir un noble édifier un château pour son propre compte. Mis à part les difficultés financières auxquelles se heurtent beaucoup de chevaliers à cette époque, les grands seigneurs, ici l’église de Bâle, voient d’un mauvais œil ces constructions féodales qui contrarient leurs visées hégémoniques. Il est probable que Conon a bâti Muriaux avec l’accord de l’évêque Pierre d’ Aspelt. Dans ce cas, il lui doit certainement l’hommage pour cette forteresse, les terres acquises dans la Montagne du Faucon, et peut-être un certain ban seigneurial exercé dans cette région.

Conon de Muriaux meurt prématurément avant 1320. Avec son épouse Marguerite, il avait fondé de riches anniversaires à Lucelle et à SaintUrsanne. L’aÎné de ses fils, Ulrich de Spiegelberg, est du reste déjà chanoine de Saint-Ursanne en 1315. Le mandat de tutor et curator des enfants mineurs de feu Conon échoit en 1323 à l’écuyer Louis de Saint-Ursanne, qui fut « prévôt » à Porrentruy à l’époque ou le futur sire de Muriaux y exerçait les fonctions de châtelain.

L’empreinte laissée par Conon de Pleujouse est profonde. En construisant une forteresse à Muriaux, en s’y établissant, ce chevalier a rebaptisé la Montagne du Faucon. Dès le début du XIVe siècle, les textes la désignent souvent sous le vocable de Spiegelberg ou de Montagne de Muriaux. Si la paroisse de Montfaucon subsiste, le haut plateau se présente désormais comme une seigneurie inféodée aux sires de Muriaux. De fait, l’histoire de cette famille est celle des fiançailles rompues entre la Montagne et la noblesse.

Les fils de Conon, après avoir abandonné Muriaux, n’ont qu’une descendance assez limitée. À la fin du XIVe siècle, seul subsiste un certain Imier, probablement le petit-fils d’Imier le Vieux qui avait élu domicile à Delémont après 1320. En 1394, avec un autre hobereau, Rutschmann de Blauenstein, Imier est l’héritier du chevalier delémontain Guillaume Marschalk. À l’extrême fin du siècle, tournant le dos au passé de sa famille, Imier quitte l’Évêché pour s’établir à Soleure. Il attache sa fortune à celle du patriciat de cette puissante cité hostile à Notre-Dame de Bâle.

Les « authentiques » Muriaux, ceux de la Montagne du Faucon et de Delémont, n’ont pas de postérité mâle en Pays jurassien au-delà de la fin du XIVe siècle et leurs fiefs font retour à l’église de Bâle au début du xve siècle.
Dès les années 1360, le Spiegelberg n’est plus inféodé à qui que ce soit. Il est dans la main de l’évêque qui exerce désormais, dans toute la Montagne du Faucon, les droits afférents à la seigneurie foncière et à la seigneurie banale. La position de « Monseigneur de Bâle » vis-à-vis des Montagnards est extrêmement forte puisqu’il est désormais leur seigneur, leur prince et leur évêque.

LA SEIGNEURIE DE MURIAUX DANS LA CHÂTELLENIE DE SAINT-URSANNE (1360-1384)

Cette nouvelle situation va de pair avec le renforcement de l’emprise princière sur la Prévôté de Saint- Ursanne, voisine de la Montagne du Faucon. Vers 1360-1368, l’évêque Jean de Vienne acquiert des seigneurs d’Asuelle droits d’avouerie sur cette églisé. Dans toutes les Montagnes du Doubs, les avancées de Notre-Dame de Bâle au détriment de la noblesse régionale se traduisent par la mise en place d’un système d’encadrement politique inédit dans cette partie de l’Évêché.

Les actes témoignent du reste de l’intérêt soutenu du prince pour la Montagne du Faucon.

La mise en valeur du haut plateau, impossible à évaluer sous la domination des sires de Muriaux, est attestée dans le dernier tiers du XIVe siècle. Vers 1370, Notre-Dame de Bâle investit Berthold de Glère, seigneur de Montjoie, de plusieurs terres dont « les bos (bois) que sunt dos (sous) la ville des Pomerat. Item une partie des chans, des prais que cil des Pomerat tienent, que sunt prochan des dit bos ». Ces tenures sont situées dans les côtes du Doubs, près des « Bois de Montjoie ». Il est manifeste que ces terres sont cultivées, comme elles l’étaient du reste déjà au début du siècle.

Cette permanence de l’habitat est confirmée par la lecture du censier de Saint-Ursanne de 1379. Bien que les chanoines aient toujours eu pour principe de ne pas acquérir de tenures en dehors de la Prévôté, ce livre de comptes mentionne incidemment quelques localités montagnardes comme « Les Pommeratz », « Saignelégiers », « Les Enfers », « Emeybois » et bien sur « Montfaucon » ou est édifiée l’église de cette vaste paroisse.
À une époque d’effondrement démographique dans les riches terroirs des vallées avoisinantes, le maintien d’une population rurale dans ces montagnes mérite d’être souligné. On peut néanmoins supposer que la paroisse de Montfaucon est peu peuplée, voire moins peuplée qu’au début du siècle, à l’image des autres paroisses de l’Évêché. Cette situation expliquerait en partie la facilité avec laquelle Henri de Muriaux a cédé sa forteresse et ses droits à l’église de Bâle dans les années 1360.

Après avoir acquis la seigneurie de Muriaux, les évêques accélèrent la mise en place d’un embryon d’administration dans toutes les Montagnes du Doubs. Dès les années 1330, l’église de Bâle avait déjà construit deux forteresses pour affermir son autorité dans la région : la première surplombe la ville de Saint-Ursanne, la seconde domine le village de Chauvilliers, dans la seigneurie du même nom.

Des châtelains désignés par le prince, salariés et révocables, défendent âprement les intérêts de Notre-Dame de Bâle dans leurs ressorts respectifs.

En 1360-1370, l’évêque ne place apparemment aucun officier dans la forteresse de Muriaux qui est pourtant, avec l’église de Montfaucon, le centre névralgique de cette seigneurie, tandis qu’il y en a un à Chauvilliers, dans une seigneurie qui ne compte guère qu’une ou deux dizaines d’âmes. L’argument stratégique qui consisterait à dire que le château de Chauvilliers est nécessaire à la défense de l’Évêché sur son flanc occidental ne tient pas davantage, puisque Muriaux est construit à quelques portées de flèches de Franquemont, pion avancé de la noblesse bourguignonne sur la rive droite du Doubs.

Tout compte fait, la détresse financière de l’Évêché est l’explication la plus plausible du fait que l’église de Bâle ait laissé, après 1360-1370, le castrum de Muriaux se dégrader et qu’elle n’y ait jamais placé de châtelain.

L’encadrement de cette région n’est pas négligé pour autant. Dès la fin du XIVe siècle, l’essentiel de l’Évêché est découpé en nouvelles circonscriptions - bailliages ou châtellenies - à l’image de ce qui se pratique ailleurs en Europe. Sur les bords du Doubs, le processus de mise en place d’une administration baillivale est retardé par l’existence des seigneurs capitulaires ursiniens. Mais après avoir acquis des sires d’ Asuelle titre d’avoué de Saint-Ursanne et de ceux de Muriaux leur château et leur seigneurie du Spiegelberg, les princes-évêques de Bâle peuvent enfin enserrer toutes les Montagnes du Doubs dans un nouveau cadre institutionnel : la châtellenie de Saint-Ursanne.
Cette circonscription comprend trois entités contigues : la Prévôté, la seigneurie de Chauvilliers et celle de Muriaux. Un bailli (vogt), encore que le terme ne soit pas employé dans les documents rédigés en français, est installé dans la forteresse de Chauvilliers d’abord, de Saint-Ursanne enfin. Il gère les intérêts financiers de Notre-Dame de Bâle dans ces trois seigneuries, rend la haute justice et défend partout, envers et contre tout, les pouvoirs temporels de « Monseigneur » dans sa châtellenie. Pour ce faire, cet officier s’entoure de quelques soldats et d’un receveur, et il s’appuie localement sur les maires.

Un acte de 1378 prouve que la châtellenie de Saint-Ursanne, encore prudemment baptisée « mairie », fonctionne dès les années 1370. L’évêque Jean de Vienne autorise les bourgeois ursiniens à percevoir un angal, c’està-dire une taxe, sur le vin vendu dans « la mairie de Saint Ursanne, soyent en la Montaigne ou aultre par ». Les Montagnards ne l’entendent pas de cette oreille puisqu’ils se présentent en 1382 devant le « bailli » de la châtellenie, qui réside alors à Chauvilliers, pour lui signifier leur refus de s’acquitter de cet angal. C’est dire que tout le Spiegelberg est inclus dans cette nouvelle circonscription administrative.

Le pas définitif est franchi en 1384, lorsque l’amiral Jean de Vienne s’adresse aux bonnes gens « de la ville et chastellerie de Saint-Ursanne, Chauvelier et Meruau et des Montaignes ». Construction politique solide, la châtellenie de Saint-Ursanne dure jusque vers 1650. Conséquence logique de cette situation, les crimes commis dans cette seigneurie doivent être jugés à Saint-Ursanne par le bailli agissant comme représentant suprême du prince dans les Montagnes du Doubs. Pendant plus de trois siècles, le Spiegelberg est administré par le bailli de Saint-Ursanne qui a du s’appuyer très tôt, même si aucun document ne l’atteste, sur un lieutenant ou maire établi à demeure dans la Montagne de Muriaux.
Mise en valeur et administrée par les gens du prince, la Montagne ne reste pas longtemps dans la main de « Monseigneur de Bâle ». Elle partage les destinées de la châtellenie de Saint-Ursanne qui est successivement engagée, dès 1376, à différents créanciers de l’église de Bâle. Ces événements ne diminuent en rien l’intérêt des princes-évêques pour le Spiegelberg.

LA CHARTE DE 1384 DANS SON CONTEXTE POLITIQUE

L’autorité temporelle des évêques, toujours plus sensible dans le nord de l’Évêché, est de moins en moins acceptée par les bourgeois de Bâle. Depuis le début du XIVe siècle, profitant des difficultés pécuniaires de leurs princes, ces citadins acquièrent de nouveaux droits politiques et accélèrent ainsi leur émancipation. Ce processus prive l’église de Bâle de revenus considérables et aggrave la détresse financière de la principauté. Dans cette situation, les évêques recourent à un dangereux pis-aller consistant à engager des pans entiers de leurs terres et de leurs droits.

De 1376 à 1426, toute la châtellenie de Saint-Ursanne est ainsi hypothéquée à l’amiral Jean de Vienne (1376-1384), à la ville de Bâle (1384-1388) et enfin aux sires de Neufchâtel (1388-1426), une puissante famille « bourguignonne ». Mais dans la Montagne de Muriaux comme ailleurs, les princes-évêques ne cèdent en principe que leurs revenus seigneuriaux et régaliens. Ces rentrées d’argent financent les intérêts des sommes avancées par les engagistes en attendant leur remboursement - toujours plus problématique par Notre-Dame de Bâle.

En fait, les engagistes ont tendance à considérer leur « gagerie » comme leur bien propre. Pour contrer cette dangereuse situation, les évêques, usant de leurs prérogatives de princes légitimes, tentent de maintenir le principe formel de leur souveraineté sur ces terres par des actes d’autorité qui les rappellent au bon souvenir de leurs « sujets ». La concession de la charte de
1384 est avant tout un geste politique, même si l’intention d’ Imier de Ramstein est bien de diminuer les charges seigneuriales qui pèsent sur les Montagnards.
En juillet 1384, l’évêque rembourse à l’amiral Jean de Vienne la somme pour laquelle son prédécesseur avait engagé la châtellenie de Saint-Ursanne en 1376. Cette transaction n’est possible qu’en empruntant 4’000 florins du Rhin aux bourgeois de Bâle. Pour ce faire, ceux-ci reçoivent donc, en « gagerie », Saint-Ursanne et « les forteresses de Muriaux et de Chauvilliers avec leurs droits et leurs dépendances ». Le 8 juillet, les Bâlois promettent de respecter les libertés et les coutumes de la Prévôté, de Muriaux et de Chauvilliers et, le 23, les hommes des trois seigneuries de la châtellenie prêtent serment de fidélité à la métropole rhénane.

Les évêques voient avec inquiétude ces bourgeois acquérir les droits et, maintenant, les terres de Notre-Dame dans tout l’Évêché, au risque de substituer progressivement leur domination à celle de l’église de Bâle. Pour rappeler à ces riches Rhénans les limites politico-juridiques de l’engagement qu’il est dans l’obligation de leur consentir, Imier de Ramstein (1382-1391) scelle, le 17 novembre 1384, une charte de franchises en faveur des hommes du Spiegelberg. Quatre mois après avoir engagé cette seigneurie à des créanciers qui sont également souvent ses adversaires politiques, l’évêque exempte les gens du haut plateau de la taille, ce qui ne peut manquer de diminuer, pour les Bâlois, les revenus tirés de la Montagne de Muriaux.
La charte de 1384 est donc avant tout un épisode du conflit politique qui oppose l’église et la ville de Bâle. Cela étant dit, le geste d’Imier de Ramstein vise aussi à alléger les charges seigneuriales des tenanciers de la Montagne du Faucon.


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