Les armées suédoises en Franche-Comté et dans les Franches-Montagnes lors de la guerre de dix ans

jeudi 9 février 2006
par  JML

Récit de l’entrée des troupes suédoises et des dévastations qui s’en suivirent.

...

Le 26 septembre 1638, le péril weimarien en Forêt-Noire porta involontairement secours aux paysans comtois tourmentés par la soldatesque : le duc Charles IV reçut l’ordre de ravitailler Brisach assiégée depuis l’été par le condottiere allemand. Vers le 30, l’armée lorraine quitta donc la province pour l’Alsace. Enfin libre de ses décisions, le gouvernement comtois ordonna aussitôt d’entreposer le blé des dernières récoltes dans les villes closes et les châteaux de la province et s’efforça également de réformer les troupes du pays et leur attribuer soldes et quartiers d’hiver.

L’armée comtoise fut ainsi limitée à seulement cent cinquante cavaliers et à deux mille deux cents fantassins regroupés en quatre régiments. Mais la retraite précipitée de l’armée lorraine devait bouleverser ces projets : attaqués à Cernay le 14 octobre, les régiments du duc Charles furent défaits par les Suédois. Fuyant par les vallées vosgiennes, ils parvinrent le 10 novembre au col des Croix et s’établirent dans la terre de Faucogney. De retour à Besançon, Charles IV annula toutes les propositions gouvernementales et décida qu’il allait lui-même organiser les quartiers d’hiver et la répartition des vivres. Impuissants, Saint-Martin et les parlementaires virent à nouveau les Lorrains et les Impériaux se répandre dans les montagnes du Doubs, chassant les compagnies comtoises, empêchant un ravitaillement efficace des places, tourmentant les populations. Mais cette fois, les Montagnons réagirent : lassés de l’occupation et de la dévastation de leur région, ils repoussèrent les nouveaux arrivants.

Pontarlier ferma ses portes aux Allemands de Varlosky : le Val de Morteau prit les armes quand le colonel lorrain Clicquot fit mine de s’y installer ; à Blancheroche enfin, les habitants se réfugièrent dans les bois après avoir incendié leur village, s’y fortifièrent et menèrent la guerre aux Lorrains venus occuper les postes. Telle était la situation dans les montagnes au cours du mois de décembre 1638...

Le 21, le prince François de Lorraine, de retour de Remiremont, annonça que l’on tenait Brisach pour perdue. Et de fait, les Comtois apprirent bientôt que la place s’était rendue aux weimariens deux jours plus tôt. Dès la prise de Brisach, Saxe-Weimar remonta le Rhin et, comme l’année précédente, se dirigea vers le val de Delémont. Or, cette fois, son objectif ne serait plus les villes rhénanes mais la Franche-Comté de Bourgogne et plus particulièrement les régions de la Montagne jurassienne encore épargnées par les misères de la guerre.

L’année 1639, « la plus funeste et tragique que la Bourgogne ait eu », disait le conseiller Girardot, marqua effectivement un tournant dans l’histoire de la guerre de Dix Ans : les Comtois perdaient la Montagne jurassienne. Ultime refuge pour les populations des plaines, cette contrée relativement préservée produisait encore quelques cultures malgré les quartiers d’hiver des Lorrains et surtout, recevait de Suisse le ravitaillement des troupes de campagne et celui des villes qui résistaient encore : Dole, Gray, Salins, Vesoul, Luxeuil, Besançon...

L’invasion de la Montagne par Weimar visait un double objectif : remettre en état l’armée dite suédoise épuisée par sa campagne sur le Rhin et lui procurer des quartiers d’hiver, ensuite, achever la désolation du comté de Bourgogne totalement coupé de l’Empire depuis la chute de Brisach. Aussi, après avoir séjourné quelque temps sur les terres bâloises, Weimar donna à ses troupes l’ordre d’avancer.

L’entrée des Suédois

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Les suédois dans l’évêché de Bâle
Traduit sur l’original latin du Père SUDAN S.J., professeur au collège de Porrentruy, par J. TROUILLAT ancien bibliothécaire, Porrentruy - 1862 -

L’entrée des troupes weimariennes en Franche-Comté posait quelques problèmes aux historiens en ce sens que les sources qui y font référence se contredisent. Ainsi, dans toutes les archives comtoises, les contemporains affirment que Weimar est entré par la vallée de Morteau, ou encore par l’abbaye de Montbenoît toute proche (Jean Girardot). En revanche, d’autres témoignages comme la Gazette de France citent Saint-Ursanne et la Franche-Montagne comme lieux de passage. Or, un auteur de la fin du XIX" siècle, Jean-Pierre Routhier, avait déjà formulé la bonne hypothèse : les Suédois empruntèrent deux routes pour pénétrer en Franche Comté. Ainsi, une avant-garde de cavaliers traversa le Doubs à Saint-Ursanne après avoir vainement tenté de passer par Saint-Hippolyte, gagna ensuite la Franche-Montagne puis Morteau par la rive gauche ; le gros de l’armée emprunta quant à lui le territoire suisse par Saignelégier, La Chaux-de-Fonds, Le Locle et arriva à Morteau par Montlebon, quatre jours après les cavaliers.

Examinées sous cet éclairage, les sources françaises et comtoises n’étaient nullement contradictoires. Favorisé dans ses projets par un hiver doux et sans neige, Weimar réunit son armée à Porrentruy. De là, il envoya son avant-garde à Saint-Hippolyte afin de s’emparer du pont et de traverser le Doubs. Les bourgeois de la ville allaient accorder le passage aux Suédois quand le comte de Saint-Amour, revenant précipitamment de la montagne avec cent cinquante soldats, bloqua le pont. « La capitulation de la place [était] quasi comme accordée », écrivait-il à la Cour du Parlement ; la longue et héroïque résistance des habitants de Saint-Hippolyte, certifiée par l’abbé Loye, n’était finalement qu’une pure invention... Pressés de surprendre Pontarlier, les cavaliers suédois préférèrent éviter un siège et remontèrent le Doubs à la recherche d’un autre passage.

C’est ainsi que le 13 janvier 1639, ils franchirent la rivière à Saint-Ursanne et arrivèrent sur le territoire comtois par Les Essarts, Trévillers et Maîche. Le lendemain à Bonnétage, ils bousculaient les quelques Lorrains qui tentaient de les arrêter, et enfin, dans la nuit du 14 au 15 janvier, investissaient par surprise la « Grand’Ville » de Morteau. Affolée, la population tenta de fuir vers la Suisse par Montlebon mais elle fut arrêtée. Avec le jour, trois cents miliciens du Val attaquèrent les Suédois mais l’opération se termina par un massacre (le pont rouge).

Entre temps, Weimar resté avec l’infanterie remontait la rive droite du Doubs, sommant au passage le château de Franquemont, usant des munitions préparées dès la fin de décembre par les Suisses de Saint-Imier. Le 17 janvier, il arrivait aussi à Morteau. Sans perdre un instant, le colonel Reinhold de Rosen mena mille chevaux sur Vercel ou s’étaient réfugiés les Lorrains précédemment malmenés ainsi que les compagnies du prince François et du comte de Saint-Amour. Mais l’armée de Franche-Comté s’étant repliée sur Ornans, Rosen incendia Vercel et s’en retourna sur Morteau par Orchamps-Vennes.

Le 19 janvier, l’Allemand Varlosky ayant lui aussi quitté les environs de Pontarlier, plus rien ne s’opposait à la marche des Suédois. Abandonnant le Val après avoir incendié Villers-le-Lac, l’église et le prieuré de Morteau, l’ennemi se dirigea sur Pontarlier en pillant les villages sur sa route. Le 20 janvier 1639, il mettait le siège devant la ville. Le premier objectif de Bernard de Saxe-Weimar était atteint.

Les Suédois dans la Montagne

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L’entrée des troupes suédoises dans les Franches-Montagnes en janvier 1639.
La cavalerie suédoise passa par la Franche-Montagne pour atteindre Morteau. Elle acheva la destruction du château de Muriaux et pilla le village. Une grande partie de la famille de la Velle et Richard-Guenin s’enfuit de la Montagne lors de cette guerre.

Pontarlier défendue par le commandeur de Saint-Maurice ne résista que quatre jours . Le 24 janvier, elle se rendait à Weimar qui autorisa la garnison à se retirer vers Besançon. Les Suédois s’approprièrent toutes les mesures de blé engrangées dans la ville et en envoyèrent la plus grosse part à Brisach.

Pendant que durait le siège, l’ennemi s’était emparé du château de Jougne (22janvier) et Rosen avait repoussé les cavaliers du marquis de Saint-Martin aux Usiers. Indifférent aux événements, le duc de Lorraine s’était contenté d’effectuer le trajet de Besançon à Ornans afin de reconnaÎtre les forces suédoises. En réalité, bien décidé à rejoindre le Cardinal-Infant, il songeait plus à regrouper et faire évacuer son armée vers les Pays-Bas qu’à se préoccuper du sort de la Franche-Comté.
Weimar fit de Pontarlier son quartier général et ses troupes, par régiments entiers ou par petites escadres, se répandirent dans toute la Montagne jurassienne et même au-delà. Le 25 janvier, elles entraient à La Rivière ; le 28, elles pénétraient dans le val de Mièges et assiégeaient Nozeroy qui tomba le 4 février, son château le 5. Une dernière chevauchée des Lorrains essaya de reprendre les Usiers mais elle fut repoussée jusqu’à Longeville ; les Suédois en profitèrent pour envahir Mouthier-HautePierre et y placer des sauvegardes. Et déjà, d’autres troupes reconnaissaient les abords de Salins, investissaient la forteresse de Joux qu’on disait imprenable. Et pourtant ! En l’absence du gouverneur Fauche de Domprel, le capitaine de la place, un certain La Verdure, se rendit le 13 février à Christophe de Grün, lequel prit possession d’une forteresse intacte...

Rosen fut ensuite chargé d’attaquer les troupes de Charles IV qui se repliaient sur Besançon. Il remonta la Loue et parvint à Ornans le 15 février. Ses adversaires étant déjà hors de portée, le colonel allemand se rendit maÎtre de toute la vallée sans rencontrer de résistance, si ce n’est celle des châteaux de Maillot, Châteauvieux et Châtel-Saint-Denis qui refusèrent d’ouvrir leurs portes. La ville d’Ornans fut rançonnée à trois cents pistoles et vingt-cinq muids de vin. Puis Rosen remonta sur le plateau et marcha en direction de la baronnie de Belvoir par Durnes, Vercel et les Mont-de-Villers. Le 19 février, il entrait dans le vallon de Sancey et assiégeait Belvoir.

Déjà en route vers la Lorraine, le duc Charles décida néanmoins de revenir sur ses pas en apprenant la nouvelle du siège de Belvoir. Cette attitude, surprenante chez un personnage qui abandonnait une province entière aux mains des Suédois, s’explique très facilement : ayant secrètement épousé la princesse de Cantecroix - l’héritière de la Maison de Belvoir-Cusance - en 1637, le duc défendait son patrimoine comtois menacé par l’ennemi. Partant de Besançon, il arriva à Roulans le 25 février, traversa la ville déserte de Baume-les-Dames et parvint à Belvoir le 28. Avertis, les Suédois s’étaient enfuis à Orchamps-Vennes, les uns par Belleherbe et Bretonvillers, les autres par Laviron et Pierrefontaine, poursuivis par la garnison du château de Belvoir et les villageois de Sancey réfugiés dans les grottes et les bois ; ils laissèrent sur place quantité de vivres et même le carrosse qui véhiculait la femme et l’enfant du colonel Rosen.

La délivrance de Belvoir resta sans lendemain. Informé du retour des Suédois, Charles IV renforça la garnison du château, fit charger sur un chariot tous les bagages de Rosen et ordonna la retraite. Or, le chariot en question n’arriva jamais à Baume : les villageois du val de Cusance réfugiés dans la grotte de Guillon le dérobèrent et le firent disparaÎtre. Quant aux Lorrains, ils regagnèrent précipitamment la vallée du Doubs, pourchassés par les premiers cavaliers suédois ; pour protéger leur fuite, ils incendièrent Petit-Crosey, Lomont-sur-Crête et Villers-Saint-Martin. Le 4 mars 1639, le duc de Lorraine quittait Besançon pour le bailliage d’Amont.

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Commentaires  forum ferme

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mercredi 9 avril 2008 à 04h08 - par  Anne Frésard

Dans le patois jurassien*, le mot Schéwe ou Suédes est synonyme de voleur, brigand, et pour cause !

Mon pere, un pur franc montagnard, nous disait que l’invasion des Suedois pendant cette guerre est la raison pour laquelle il nait encore aujourd’hui autant d’enfants tres blonds dans la region !

Bien a vous,
Anne B-Frésard

*cf "Le glossaire des patois de l’Ajoie et des regions avoisinantes" par Simon Vatré, publie par la Societe Jurassienne d’Emulation, 1945

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